Intervention du père Grégoire Lomako à l’Assemblée pastorale de 1945


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À la fin du mois d’août 1945, une délégation du Patriarcat de Moscou conduite par le métropolite Nicolas de Kroutitsy [1] arriva à Paris pour engager des pourparlers avec le métropolite Euloge en vue d’un retour de l’Exarchat que ce dernier dirigeait dans la juridiction du Patriarcat de Moscou. Le 2 septembre, au cours d’une liturgie solennelle à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, la communion eucharistique fut officiellement rétablie, tandis que le nom du Patriarche de Moscou était mentionné dans les célébrations après celui du Patriarche œcuménique, car tant qu’il n’avait pas reçu un accord de Constantinople le métropolite Euloge se considérait encore pour un temps exarque du Patriarche œcuménique. Quelque jours plutôt, le 29 août 1945, une assemblée pastorale - la première depuis la fin des années 1930 - avait été réunie à la cathédrale, rue Daru. En effet, le métropolite Euloge, tout en ayant écrit au printemps 1945 à Moscou pour faire part de son intention de revenir dans le giron de l’Église russe, ne se cachait pas l’opposition que rencontrait sa démarche dans une partie de son clergé et des fidèles. Lors de cette assemblée organisée pour convaincre les récalcitrants, le métropolite Nicolas [1] fit un tableau enthousiaste de la renaissance de l’Église en Union soviétique : la liberté retrouvée, les églises rouvertes, les séminaires pleins de jeunes étudiants, etc. Le métropolite Euloge présenta ensuite ses intentions, avant d’ouvrir la discussion. Parmi les voix qui s’exprimèrent alors deux dominèrent par leur opposition ferme et résolue au projet qui était proposé, celle du père Basile Zenkovsky, doyen de l’Institut Saint-Serge et président de l’ACER, et celle du père Grégoire Lomako, à l’époque doyen des paroisses du midi de la France. Le texte qui suit est une traduction de larges extraits de l’intervention du père Grégoire Lomako, telle qu’elle fut reproduite quelques années plus tard dans le journal "La Pensée Russe".


Intervention de l’archiprêtre Grégoire Lomako, à l’Assemblée pastorale du clergé de l’Exarchat, le 29 août 1945, en présence du métropolite Euloge et du métropolite Nicolas de Kroutitsy.

Votre Éminence, vous m’avez demandé de dire moi aussi quelques mots. Nous sommes tous, moi y compris, heureux de cette rencontre d’aujourd’hui. Des représentants de l’Église russe sont avec nous. Ils nous ont apporté une information vivante, venant de notre patrie, dont nous sommes coupés depuis vingt-cinq ans, une information sur l’Église russe.

Quand on doit s’exprimer comme je le fais, on est pris d’un sentiment naturel de trouble, mais il faut pourtant parler en pleine franchise et sincérité. Il est en train de s’accomplir quelque chose d’important, voulu par Dieu, et il ne doit y avoir ici aucun non-dit ni de paroles retenues. Je demande d’avance pardon pour mon inquiétude. Je dis ce que je pense et ce que beaucoup d’entre nous pense également. Nous connaissons tous et nous avons tous à l’esprit les événements qui ont chassé des milliers et peut-être des millions de Russes hors de leur patrie. Il ne s’agit pas d’émigrés, je le répète, mais de gens rejetés hors des frontières de la terre russe et de l’Église russe, des exilés.

Ces exilés précisément se sont mis à construire des églises : c’était même leur première tache. L’exil était de sentiment religieux et de patriotisme, et c’est cela qui déterminait le sens de leur vie. On ne pouvait nous retirer la foi et la russité, nous n’aurions rien eu d’autre pour vivre. Je suis passé par dans de nombreux pays, la Turquie, la Syrie, la Palestine, la Bulgarie, la Hongrie, partout je trouvai des églises installées dans des locaux de fortune. Les lampes à huile étaient faites de boîtes de conserve, à la place de l’iconostase il y avait des icônes en papier ou quelques peintures, le plus souvent faites sur le tas par des iconographes amateurs.

Partout, en Égypte, en Hongrie, dans les pays frères de Bulgarie et de Serbie, nous n’avons jamais oublié que nous étions russes. C’était là notre le sens de notre existence, Il ne pouvait y avoir rien d’autre, et s’il y avait eu quelque chose d’autre nous aurions été perdus. Mais, sur le plan ecclésial, il nous a été donné par le Seigneur de passer un examen de droit canon, et à cet examen nous avons échoué. Mgr le Métropolite Euloge, non sans mal, a finalement réussi à nous sortir de la situation. Voilà comment tout a commencé. C’était au tout début de l’émigration, à Constantinople. J’étais avec le métropolite Antoine [2]. Se précipite dans la pièce l’ardent évêque des “armées russes qui aiment Dieu”, Mgr Benjamin [3], qui s’exclame : « On ouvre à Constantinople une Administration ecclésiale suprême de l’Église hors-frontières ! ». Le métropolite Antoine [2] lui répond : « Qui vous a conseillé de faire une telle idiotie ? » - « C’est moi-même », dit Benjamin. Finalement, il réussit à convaincre le métropolite Antoine, l’archevêque Théophane de Poltava [4], le métropolite Platon d’Amérique du Nord [5]. Les Grecs, à qui il fallut bien demander la permission, donnèrent leur bénédiction à l’ouverture d’une curatelle ecclésiale, qui n’était en aucune façon une Administration. Ce que je leur ai aussi alors expliqué.

Mais ils décidèrent qu’il fallait agrandir ses compétences. Ils se mirent à s’occuper des dossiers de divorces. On convoqua ensuite le 1er concile de Karlovtsy... Fut créée une Administration ecclésiale supérieure provisoire hors-frontières, un synode, un concile des évêques.

Voilà comment tout a commencé... Le métropolite Euloge, qui à l’époque n’était encore qu’archevêque, adopta alors la position qu’il a gardée jusqu’à aujourd’hui.

Maintenant, voilà mon opinion : la hiérarchie épiscopale d’une Église locale n’a pouvoir de juridiction que dans les limites territoriales de cette Église. Sa Sainteté le bienheureux patriarche Tikhon savait qu’au-delà des frontières de la Russie il y avait beaucoup de Russes. S’il s’était alors adressé au patriarche œcuménique pour lui demander de les « soutenir et gérer », il aurait agi de la seule façon juste et correcte. Il n’y aurait pas eu de question de juridictions, il n’y aurait pas eu de divisions, et la réunification se déroulerait tout naturellement pour chacun d’entre nous, dès notre retour en Russie.

Les Grecs, en la matière, nous servent de modèle exemplaire. Il est arrivé par le passé que des évêques grecs trouvent refuge en Russie, mais ce n’est que lorsqu’ils en recevaient le droit du saint-synode (de Russie) qu’ils entraient en fonction comme évêques diocésains, comme ce fut le cas avec l’évêque Nicéphore Théotoki [6], qui fut chez nous évêque d’Astrakhan. Mais nos évêques n’ont pas retenu cet exemple : à Constantinople, tout comme à Jérusalem, ils se mirent à agir en évêques diocésains, sans rien demander à personne. L’archevêque Anastase [7] fut mis en interdit et à Constantinople et à Jérusalem, parce qu’il avait édifié des autels, fait des ordinations, agit en évêque diocésain, sans demander la permission.

Mais l’Europe est dans une situation différente : en Russie, on y faisait encore moins attention et en conséquence on y agissait avec encore moins de prudence. L’Europe a été conquise par l’esprit occidental : de ce fait, les Russes la regardaient comme une « tabula rasa », un « res nullius ». Ils y faisaient ce qu’ils voulaient, sans rien demander à personne : ils y construisirent des églises auprès de leurs missions diplomatiques - et ils avaient le droit d’agir ainsi -, ils y construisirent des églises auprès de leurs cimetières. À l’époque synodale, les Russes pouvaient faire tout cela.

Pourtant, en ce qui concerne les églises paroissiales, ils n’étaient pas en droit d’agir de la sorte : l’Europe n’est pas une terre ecclésiale déserte. L’évêque de Rome était déchu, soit, mais à sa place il y avait l’évêque de la Nouvelle Rome. Ils existent des paroisses grecques : à Venise, depuis plusieurs siècles ; à Marseille ; à Budapest, etc. Nos églises ont été construites à côté, grâce à la puissance et à la grandeur de l’État russe. Il y a eu des maladresses, comme la fondation et l’organisation d’une Mission russe de Palestine sans en informer le patriarche de Jérusalem. Ici, en Europe, s’étend la juridiction du patriarche œcuménique, et le vieux péché russe consiste à ne pas en tenir compte.

La Divine Providence fait que la Russie renaît dans le bruit des victoires. Je vous demande pardon, mais je suis vieux et je ne peux prononcer le nom d’URSS. Un grand processus de manifestation de la grande valeur de l’orthodoxie est en train de s’opérer : ce processus occupe la place qui lui revient dans le mouvement d’unification des peuples slaves. À l’époque synodale, on ne s’intéressait pas à cela, les questions de catholicité de l’orthodoxie nous étaient étrangères ? Alors que le Seigneur avait tant donné à la Russie, c’est elle qui veillait, c’est elle qui défendait tous les anciens trônes patriarcaux. Et maintenant, il serait temps que le Trône œcuménique ne soit plus obligatoirement occupé par un citoyen turc. On pourra dire que le Trône de Moscou doit devenir le Trône œcuménique, que l’actuel Trône œcuménique n’est pas à la hauteur de la tache. Il n’y a déjà plus le respect que l’on lui doit : “De quel trône parlez-vous ? Ce n’est pas un trône, mais une petite chaise d’enfant !”.

Mais, pourtant, il a pour lui tous les droits : presque tous les conciles œcuméniques, le règlement de tout ce qui était absolument nécessaire, depuis l’époque de Jean Chrysostome jusqu’à Photius II. Ce sont toujours les patriarches œcuméniques qui ont organisé la paix ecclésiale. Ainsi, par exemple, après la mort du patriarche Grégoire IV d’Antioche, c’est eux qui réglèrent le schisme parmi les Arabes du patriarcat d’Antioche. Il s’agit d’une unité organique : les Églises autocéphales ne sont pas des monades qui se suffisent à elles-mêmes. Il doit y avoir une unité interne, toutes doivent être liées les unes aux autres. Et il ne s’agit pas de papisme. Les Églises autocéphales vivent librement, mais dans l’unité organique du Corps du Christ.

Mon opinion est la suivante : en Europe (occidentale) s’étend la juridiction du patriarche œcuménique. L’émigration russe est présente non seulement en France, mais dans bien d’autres pays. [...] Notre problème n’est pas une affaire de famille, une question interne, mais une question qui concerne l’ensemble de l’Église du Christ, et c’est l’ensemble des primats des Églises qui doit la résoudre. Nous vivons à une époque troublée. Il faut être prêt à ce que les parties déchirées soient organisées comme elles doivent l’être.

Durant vingt-cinq ans nous avons gardé notre unité, nous avons essayé de vivre dans cette unité et dans la plénitude de la conciliarité ecclésiale. Notre sage guide s’est efforcé de maintenir l’unité et le lien avec Église de Russie et, Dieu en est témoin, la séparation n’est pas de notre faute. Il ne faut en aucun cas oublier que sous l’omophore du Patriarche de Constantinople, nous ne connaissons aucune contrainte et nous avons une entière liberté. Il ne faut même pas utiliser le mot réunification, car nous ne nous sommes pas séparés. Il convient seulement de donner une forme officielle à nos relations. Mais, sans la bénédiction du patriarche œcuménique et des autres patriarches, nous ne résoudrons pas la question. Ce n’est pas notre prérogative que de résoudre cette question : c’est celle du Patriarche œcuménique, du Patriarche de Moscou et des autres Églises.

Il est temps de sortir de notre cercle provincial, étroitement national, et de regarder la dimension œcuménique de l’Orthodoxie. L’œuvre de l’Eglise de Dieu dans sa totalité s’étend dorénavant sur toute la terre, et c’est aux primats de toutes les Églises d’en répondre ensemble.

Si notre Exarchat est maintenu dans sa forme, alors viendront à lui même ceux qui ne sont pas encore avec le métropolite Euloge. Il faut comprendre la psychologie des émigrés russes : ils n’attendent que le retour dans la Mère Patrie. Il faut tenir compte d’eux : le Bon Pasteur va chercher même la brebis égarée.

Ainsi, notre souhait est que l’Exarchat demeure tel qu’il est avec toute sa liberté interne, conformément aux exigences de la vie, de ses nouvelles conditions d’existence. Au cours de ces vingt-cinq années, de nombreux Occidentaux ont reçu l’Orthodoxie, des Français, des Italiens, des Suisses... Nos considérations nationales leur sont étrangères.

Si l’Exarchat demeure comme il est, la paix demeurera et ne sera pas détruite. Si ce n’est pas le cas, cela sera inacceptable pour beaucoup d’entre nous. Quoi qu’il en soit, toute décision doit être soumise dans tous ses détails à l’attention du Patriarche œcuménique et du Patriarche de Moscou. Et ce n’est qu’après ce règlement que l’on pourra dire « Nunc dimitis ».

Source : « Iz arkhiva èmigracii : zapis’ pastyrskogo sobranija 29 avgusta 1945 g », in Russkaja Mysl’, n° 769, 08.06.1955, p. 3.


Le protopresbytre Grégoire Lomako (1881-1959) était diplômé de l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg. Avant la Révolution russe, il servit comme prêtre dans le diocèse d’Ekaterinodar, dont il fut le délégué au Concile de Moscou de 1917-1918. Dans l’émigration, il passa par Constantinople, Beyrouth et Budapest, avant de devenir recteur de l’église de Menton et doyen des paroisses de l’archevêché dans le sud-est de la France. De 1951 à sa mort, il fut recteur de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, à Paris.

[1] Métropolite Nicolas (Jarushevich), 1891-1961 : évêque et théologien russe, l’un des principaux collaborateurs du métropolite (par la suite patriarche) Serge (Stargorodskiï) avant et pendant la 2e guerre mondiale, métropolite de Kroutitsy (Moscou extra muros) et membre du saint-synode de l’Eglise russe à partir de 1943, il dirigea également de sa fondation en 1946 jusqu’à 1960 le Département des relations extérieures du Patiarcat de Moscou. Il fut relevé de toutes ses fonctions en 1960 et mis à la retraite.

[2] Métropolite Antoine (Khrapovitskiï) 1863-1936 : évêque et théologien russe, élu métropolite de Kiev en 1918, il émigra en 1920 à Istanbul, puis en Serbie, et prit la présidence de la Haute Administration ecclésiastique russe à l’étranger qui se transforma, en 1922, en Synode des évêques russes hors-frontières.

[3] Évêque Benjamin (Fedchenkov) 1880-1961 : ordonné évêque de Simféropole en 1919, il fut durant la guerre civil évêque aux armées auprès des troupes blanches du général Wrangel. Il émigra à Istanbul à la fin de l’année 1920 et participa à la création de la Haute Administration ecclésiastique russe à l’étranger, mais n’accepta pas sa transformation, en 1922, en un Synode des évêques russes hors-frontières. Après avoir servi comme vicaire auprès du métropolite Euloge à l’Institut Saint-Serge à Paris (1925-1927 et 1929-1931), il rompit aussi avec ce dernier et fonda la paroisse des trois-Saint-Docteurs, rue Pétel, dans la juridiction du Patriarcat de Moscou. De 1933 à 1947, il dirigea les paroisses du Patriarcat de Moscou aux Etats-Unis, puis rentra en Russie, où lui furent confiés différents diocèses, avant qu’il ne soit mis à la retraite dans un monastère.

[4] Archevêque Théophane (Bystrov) 1874-1940 : évêque et théologien russe, ancien confesseur de la famille impériale, puis évêque de Poltava, il émigra en Serbie en 1920, et participa à la Haute Administration ecclésiastique russe à l’étranger, puis au Synode des évêques russes hors-frontières. En désaccord avec le métropolite Antoine (Khrapovitskiï), il se retira d’abord en Bulgarie, puis en France, où il finit sa vie en ermite, près de Tours.

[5] Métropolite Platon (Rozhdestvenskï) 1866-1934 : ancien évêque du diocèse de l’Eglise russe en Amérique du Nord entre 1907-1914, puis archevêque en Moldavie et en Géorgie, il devint en 1918 métropolite d’Odessa. Dans l’émigration à partir de 1920, il reprit la direction du diocèse russe d’Amérique du Nord en 1921, dont il proclama l’autonomie en 1924, rompant tous liens tant avec le Synode des évêques russes hors-frontières qu’avec le Patriarcat de Moscou.

[6] Évêque Nicéphore (Théotoki) 1731-1796 : évêque et théologien grec, originaire de Corfou, ancien grand catéchète du Patriarcat de Constantinople, il fut invité en Russie pour aider au développement des séminaires et fut ordonné évêque d’abord pour le diocèse de Cherson, puis celui d’Astrakhan. Il finit ses jours à la retraite dans un monastère de Moscou et est enterré au monastère Saint-Daniel.

[7] Archevêque Anastase (Gribanovskiï) 1873-1965 : ancien évêque de Cishinau, il émigra à Istanbul, où il dirigea les paroisses de la Haute Administration ecclésiastique russe à l’étranger de 1920 à 1924. Après avoir ensuite dirigé la Mission orthodoxe russe à Jérusalem, il devint, en 1936, à Belgrade, le primat du Synode des évêques russes hors-frontières avec le rang de métropolite, charge qu’il occupa jusqu’à sa mise à la retraite en 1964. A la fin de la 2e guerre mondiale il quitta la Yougoslavie pour Genève, puis Munich, et s’installa à partir de 1950 à New York.

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